Les leçons tactiques du fight Booba-Kaaris

Pas de round d'observation, une occupation de l'espace irrationnelle, des avocats qui continuent de se rejeter la faute, et un beau bordel pour les usagers de l'aéroport d'Orly. Hier, les clans des rappeurs Booba et Kaaris se sont livrés une partie endiablée et historique. Mais reste de cette rencontre inattendue l'impression d'un manque d'organisation tactique très pénalisant niveau spectacle.

Le monde de la boxe a inventé le concept du “combat du siècle” depuis près de 100 ans. Il devenait presque logique de voir le rap français s’approprier l’idée et la magnifier. Hier à l’aéroport d’Orly, les rappeurs Booba et Kaaris ont donc écrit une nouvelle page de l’histoire de leur discipline. Pour le meilleur ou le pire. Toujours est-il qu’adapter au sens propre et physique le principe du clash entre punchlineurs, qui plus est en plein hall bondé d’aéroport, c’est couillu et original. Dommage que les deux acteurs ne soient pas allés au bout de leur idée – peut-être en raison d’un manque d’organisation – en adoptant un principe clair de distinction des équipes. Une chasuble bleue pour le Duc de Boulogne et rouge pour l’équipe du rappeur de Sevran, par exemple. Car dans l’état, l’opposition de ce mercredi 1er août va nécessiter une utilisation poussée de la VAR – telle que Clément Turpin ne pourrait l’imaginer dans le pire de ses cauchemars – et éventuellement une enquête très poussée de la police. Or elle est occupée par un autre génie de la baston, l’immense Alexandre Benalla. En soit, ce mauvais choix de maillots peut paraître anodin mais relève d’une grande erreur stratégique si l’on envisage l’aspect marketing et le storytelling autour de la rivalité Booba/Kaaris. Deux points pourtant essentiels si la France veut exporter sa nouvelle innovation culturelle à l’international.

Quand la Team Booba s’inspire de Jürgen Klopp
Sur le plan purement technico-tactique en revanche, c’est le manque de cohésion collective des deux équipes qui frappe d’entrée. Les différentes vidéos amateurs semblent aller dans le sens d’un début de combat entre Booba et Kaaris, rapidement transformé en mêlée collective. Souci de cette approche – qui a néanmoins le mérite de mettre dès le coup d’envoi une intensité façon joute de Premier League – aucun bloc n’est structuré, aucune ligne organisée, et chaque camp doit se reposer sur un exploit individuel pour s’en sortir. Désorganisées, sans projet de combat bien défini, les deux équipes se sont donc livrées dans la bataille avec cœur, mais en contrepartie avec une occupation particulièrement mauvaise de l’espace : perturbation des spectateurs assurant la captation de l’événement, dégradation de matériel évitable, et difficultés de lecture du match pour les divers consultants TV…

Bémol tout de même en faveur de la Team Booba, dont un quatuor réussit en fin de première période à lancer un pressing collectif sur un adversaire rapidement bloqué dans un duty free au rayon parfums pour femmes. Les quatre assaillants font un effort de pressing louable clairement inspiré du gegenpressing mis en place par Jurgen Klöpp au Borussia Dortmund. Mais c’est dans la finition que les quatre sentinelles pèchent : la supériorité numérique est assez mal exploitée en raison d’une mauvaise répartition des tâches. Alors que chacun cherche à frapper un opposant contraint de subir le jeu, aucun ne cherche à le neutraliser dans une position de vulnérabilité. Ce qui aurait pourtant été rendu possible avec une tentative de clé de jambe sur un défenseur peu mobile. Ce qui autorise ce dernier à protéger ses zones vitales (tête, buste, parties génitales) et à se sortir du marquage quelques secondes plus tard, avec des dégâts limités.

Front kicks de Booba, exemple américain et Taekwondo coréen
Une séquence à l’image de l’esprit de la rencontre : beaucoup de cœur et d’impact, voire d’agressivité, mais un engagement total au détriment de la justesse technique. Probablement une conséquence du fort enjeu de la rencontre – une première à ce niveau – et de la forte affluence dans l’arène. Des prolongations auraient peut-être permis une amélioration de la qualité globale. Un peu tendus, les différents protagonistes ont ainsi beaucoup bougé et tenté, mais en réalisant des gestes techniquement inaboutis, comme de multiples coups de poing du haut vers le bas avec un mauvais ancrage dans le sol, ni la bonne rotation au niveau des hanches pour vraiment faire mal aux lignes adverses. Symbole de cet enjeu prenant le pas sur le jeu, Booba abusant de la seule technique de front kick dans l’axe sur Kaaris, quand des changements de rythme et une variation des angles d’attaque auraient déstabilisé la défense de l’auteur de la mixtape Double Fuck. Un duel dans le match qui représente bien ce qui manque encore au rap français pour rattraper son cousin US : quand aux States, depuis les années 90 on en était déjà aux attaques placées – RIP Tupac Shakur et Notorious Big – les artistes de l’Hexagone restent bloqués sur le Kick and Rush.

On signalera toutefois en fin de match quelques coups d’éclat prometteurs en vue de nouvelles rencontres. Dans un duel isolé, le capitaine Booba réussit ainsi un joli Alé Tollyo Tchagui (coup de pied circulaire niveau bas en Taekwondo) sur son adversaire direct. Pas impressionnant niveau force de frappe, le choix technique est toutefois remarquable quant à son résultat : la cible recule d’un pas, se prend les pieds dans les bancs et s’écroule, ce qui permet à l’assaillant de taper un sprint pour retrouver ses équipiers dont il était isolé. Un geste global remarquable car il implique une prise en considération des éléments de son environnement digne de Sun Zi (l’auteur de L’Art de la guerre) pour l’aspect théorique et de Jackie Chan (faites-vous la filmographie si vous ne saisissez pas la référence) pour l’aspect pratique. Sans oublier un pragmatisme – à quoi bon balancer un coup de pied circulaire niveau tête, plus impressionnant certes, mais qui expose à un contre – que Didier Deschamps n’aurait pas renié. Didier Deschamps en l’occurence, qui aurait beaucoup à apprendre à Booba et Kaaris sur les phases de transition défense/attaque.

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