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Délogement au Camp Seckou Mballo: le cri de révolte des familles de policiers

familles de policiers

Au camp Sékou Mballo, cantonnement du Groupement mobile d’intervention couve une grogne généralisée. Une colère née de la décision de la Direction du Groupement mobile d’intervention (Gmi) de déloger tous les policiers ne servant pas sous ses ordres.

Le monsieur serait un hors-la-loi vestimentaire. Un fâché du goût, un caïd de la «sape», recherché par la «Fashion police». Ibrahima Diop* déboule dans la cour de son logement du Camp Sekou Mballo de Dakar, en infraction. Il a un pantalon kaki hissé jusqu’au torse sur une chemise à rayures noire et blanche. Un «braillé» d’antan qui tranche avec sa situation du moment. Il se rapproche la tête baissée, beaucoup d’émotion dans la gestuelle. Et quand, il se redresse pour les «salamec», pointe dans ses yeux le regard d’un homme martyrisé. D’un père de famille atteint par le «coup» de sommation de la Direction du Groupement mobile d’intervention, qui commande le camp, de vider les lieux avant fin février 2020.

«Nous sommes désemparés. Pour un policier qui peine à réunir les deux bouts, avec un salaire misérable de surcroît, c’est presque un suicide de vouloir lui faire payer un loyer compris entre 150 et 200 000 FCfa. Alors que notre indemnité de logement s’élève en moyenne à 75 000 Cfa et 100 000 FCfa pour les officiers. On nous a instruit de quitter les lieux dans un délai de 3 mois. Donc normalement, au plus tard d’ici à fin février 2020, on devrait partir», explique-t-il, plaintif. «Le ministre (de l’Intérieur) Aly Ngouille Ndiaye est venu ici à deux reprises, embraie le quinqua au physique longiligne. De même que des Chinois venus effectuer des relevés topographiques sur le site, dernièrement. On ne se sait pas encore les motifs de notre déguerpissement. On nous a juste demandé de signer le document de notification de délogement».

«Ils vont devoir déloger au minimum 250 familles, sans compter les célibataires»

Niché entre les quartiers Liberté 6 et Grand-Yoff (Dakar). Le camp Sékou Mballo couve aujourd’hui une sourde grogne policière. A l’origine de cette situation qui a mis les habitants dans tous leurs états, la décision de la Direction du Groupement mobile d’intervention qui les somme de quitter leurs logements. Une mesure qui concerne plus particulièrement tous les policiers qui ne servent pas au Gmi. La mesure leur a été notifiée au mois de novembre dernier. Tous ont été informés de l’ordonnance de la hiérarchie leur intimant l’ordre de vider les lieux dans 3 mois. Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. La révolte silencieuse a pris les contours d’une fronde. Avec un ras-le-bol généralisé qui se constate partout. De porte à porte. Mais cette obligation de réserve ou vocation muette n’atténue guère le cri de détresse des centaines de familles sommées de déguerpissement. Les pères de famille qui disent tirer le diable par la queue, sont à la fois consternés et démoralisés.

Recroquevillé dans son canapé, la tasse de café à la main, Pape Fall* taille bavette avec un ami. Fourré dans un boubou patchwork, le visage renfrogné, il dénonce les mille et une conséquences de cette mesure policière, à sens unique. «On est tous des policiers. Il faut que les gens nous mettent au même pied. Ils vont devoir déloger au minimum 250 familles, sans compter les célibataires. Ce déguerpissement va, sans aucun doute, causer du tort à nos familles. Lesquelles sont devenues très attachées à ce site et ses habitants. Tous mes enfants sont nés ici. À l’époque, le camp était plus grand que ça, même le camp Pénal faisait partie du camp Sékou Mballo. C’est nous qui avions changé le visage hideux de ce carré de terre qui ressemblait à une porcherie. Maintenant si on est délogés, on n’a pas grand espoir d’être relogés ailleurs. Cela va beaucoup nous porter préjudice parce que le loyer est un casse-tête à Dakar», se plaint Fall.

Le policier d’ajouter, amer : «Des officiers logés dans le camp sont en mission au Mali ou en Centrafrique. Donc, s’ils décident de nous expulser d’ici à février 2020, ça va sûrement affecter leur travail en terre étrangère. La solution, c’est de construire de nouveaux camps pour loger les policiers à faible revenu. Depuis le règne de Senghor, aucun camp n’a vu le jour au Sénégal. Et au moment où l’insécurité et le terrorisme hantent le sommeil des populations et qu’on exige plus de résultats aux policiers, il serait opportun de nous mettre tous dans de très bonnes conditions de travail et surtout de vie.»

«Nos enfants sont nés ici et ne connaissent nulle part ailleurs»

Accrochées sur leur véranda, à un pas de l’infirmerie du camp, Astou Faye* et Oumy Diallo*, deux coépouses au commerce facile, portent la voix de leur époux. «Depuis une dizaines d’années, on vit dans ce camp. On nous a informé que nous devons quitter les lieux et céder la place au Gmi. Mais le camp Sékou Mballo a écrit des pans de vie de policiers, qui ont tout donné pour leur patrie. Nos enfants sont nés ici et ne connaissent nulle part ailleurs. Outre la sécurité des lieux, des liens familiaux se sont formés au fil du temps dans cet espace. Aujourd’hui, toutes les familles du camp se connaissent et se fréquentent couramment. Nos époux ne peuvent pas syndiquer, mais que l’État sache que toutes les familles sont désemparées, à l’idée de quitter leur logement de toujours», lance Astou Faye, avec l’assentiment de Oumy Diallo*.

Rencontré au cœur du logis de la Police, Ousmane Ndiaye* semble, lui, se résoudre à partir. Petit de taille et d’apparence souriante, l’homme qui a servi plus de 20 ans dans la Police nationale, noie son mécontentement dans son désarroi. Il confie : «On nous a mis devant le fait accompli. On n’a pas de syndicat, c’est pourquoi on ne peut élever la voix ou entreprendre la bataille de rue, comme dans les autres corps de métier. Il y a peu, on a reçu les préavis de délogement. Mais beaucoup d’entre nous ont refusé de signer pour le moment. Personnellement, j’ai signé parce que je sais que nous serons obligés de quitter le camp. En bons policiers, nous sommes obligés de suivre les instructions de nos supérieurs.» De quitter le camp Sékou Mballo et des décennies d’histoires écrites entre les murs de clôture de ce cantonnement de policiers.

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