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Village pilote de Dény Biram Ndao : Immersion dans le camp de secours des enfants de la rue

Dans sa stratégie de protéger les enfants de la rue de la propagation du Coronavirus, l’Etat du Sénégal, par son ministre de la Famille, a décidé du projet «Zéro enfant dans la rue». Le Village pilote de Deny Biram Ndao, dans la communauté rurale de Sangalkam, a déjà reçu un lot de 70 jeunes sans abris dont la prise en charge et la protection contre la maladie à Coronavirus se jouent avec les moyens du bord.

La scène prête à rire. Debout dans une position de cerbère, l’éducateur surveille le manège incessant des garçons de la véranda vers le magasin. Riz, huile, sucre, biscuits, bonbons… Il y a là pour une semaine de nourriture, dons d’une célèbre enseigne de supermarché, à transférer dans un local ocre construit sur le périmètre d’entrée du Village pilote de Deny Biram Ndao, un centre d’accueil pour enfants de la rue posé à quelques kilomètres du Lac Rose. Le travail ne prend pas beaucoup de temps et aurait même été plus rapide si les petits ne prenaient pas un malin plaisir à traîner des pieds, une fois dans le garde-manger. Ce qui provoque indubitablement la colère feinte de l’adulte. «Sortez de là, bande de filous», crie-t-il sous les rires de quelques garçons. Dans l’insouciance que leur offre ce refuge, ces jeunes, en rupture familiale pour la grande majorité, ignorent que le monde du dehors se débat contre les conséquences socio-économiques de l’épidémie à Coronavirus. Pour préserver cet univers de quiétude, les éducateurs ont choisi une stratégie simple et stricte. Personne ne sort.

Nul n’entre ici…
La règle aurait pu être écrite au fronton s’il en existait un. Mais au Village pilote, on a décidé de n’ériger aucun mur d’enceinte. Ce n’est pas pour rien que les initiateurs, une Ong française, ont choisi la communauté rurale de Sangalkam et ces centaines d’hectares vierges de tout voisinage. Les pensionnaires, âgés de 3 à 25 ans, sont pour la plupart échappés des affres de la toxicomanie, de la drogue ou de l’enfer d’un daara. Dans la rue, ils ont choisi de vivre en dehors de tout cadre. Un décor que le centre, mis sur pied en 2008, essaye de reproduire. Les règles en plus. Sous la coupe réglée d’une trentaine d’animateurs, les garçons essaient de retrouver un rythme de vie propice à leurs âges dans les différentes structures de l’établissement. Le Refuge s’occupe d’inculquer aux 3-12 ans les privilèges liés à leurs droits : être logé, nourri, vêtu, soigné et éduqué. L’Oasis et le Tremplin facilitent la réinsertion professionnelle pour les adolescents et les jeunes adultes.

Actuellement, ils sont 150 jeunes à s’initier aux métiers qui vont du maraîchage à la cuisine, en passant par les ateliers de teinture, menuiserie, électricité ou maçonnerie. Une formation qui doit leur ouvrir les portes de leur premier stage. «Environ 80% des jeunes sont là pour une formation. Mais depuis que la pandémie a commencé au Sénégal, on essaie de les garder à l’intérieur. On ne les force pas bien entendu, mais s’ils partent, ils ne pourront plus revenir», énonce Cheikh Tidiane Diallo, responsable du centre d’accueil. Ce jour-là, l’éducateur revenait du centre-ville où il est parti négocier avec des tailleurs pour l’obtention de masques. Avec 9 à 10 sacs de riz de consommation hebdomadaire, le centre vit en grande partie de dons des bailleurs.

Depuis le début de la pandémie, de grandes sociétés de bâtiment, d’eau, de farine, d’alimentation… font le nécessaire pour nourrir ces laissés-pour-compte et leur permettre de rester à l’abri de la propagation du Covid-19. La semaine dernière, des images ont même circulé sur les dons d’une Armée étrangère. En revanche, le matériel indispensable aux gestes barrières semble manquer ici. Dans la grande cour, chahute la dizaine de garçons qui viennent de finir le transfert des dons. Ils se chambrent, rient, courent et s’amusent même à la lutte. Aucun d’eux ne porte de masque. Et la distanciation sociale est impensable pour des gens qui se considèrent comme une famille. Lors de l’épisode de l’Ebola, le centre avait mis à disposition du matériel pour se laver les mains. Mais là, aucun dispositif en vue. Dans la lutte contre la progression de l’épidémie, le Village compte d’abord sur la protection de la communauté. Personne n’entre.

Il y a deux semaines, les responsables ont décidé de stopper les écoutes mobiles. Ces genres de maraude qui se tenaient les mercredi de 17 heures à minuit autour des points de chute pour récupérer ces enfants dont personne ne semble vouloir. Cheikh Tidiane : «La même semaine, 10 jeunes se sont présentés au centre.» Fatigués et sales, ils ont quitté les Almadies, leur point de chute, poussés par la faim et la psychose d’attraper la maladie. Mais, surtout par la faim. Le premier cas de Coronavirus au Sénégal vient de ce quartier huppé de la capitale où les restaurants occupent en partie le décor. Leur fermeture a fait de ces talibés des dommages collatéraux.

Au centre, ils ont pu se restaurer et même changer d’habits. Sans pour autant avoir le droit d’entrer. En temps de guerre, il faut choisir et le Village a choisi de protéger ses enfants. Même contre leur propre famille. Les visites familiales comme les admissions intempestives sont interdites jusqu’à nouvel ordre. De la même manière, personne n’en sort. C’est une condition non-discutable et qu’aucun des garçons ne discute. Chaque matin, des causeries sont organisées pour sensibiliser. Contre l’ennemi invisible, chacun est le gardien de son frère. Aliou Faye, lui, est le grand frère que s’arrachent les médias françaises. En réalité, il cite juste un média venu faire un reportage sur le centre et qui l’a fait parler. Mais peu importe, Aliou est une star qui se prend comme telle. Son statut le pousse à se tenir informer de l’actualité. Il prononce parfaitement le mot «Coronavirus» malgré sa relative analphabétisme et explique avec le souci du détail, la survie du virus sur des surfaces inertes.

«Je connais pas mal de choses sur le virus. Je sais par exemple qu’il survit 3 jours sur le métal et 2 jours sur le carton», dit-il, suscitant l’admiration autour de lui. S’il existe différentes études sur le sujet, il n’existe pas en revanche de certitudes scientifiques. L’Organisation mondiale de la santé parle d’une durée de vie qui varie selon différentes conditions, comme le type de surface, la température, l’humidité de l’environnement. Mais, pour Aliou, il ne s’agit pas d’énoncer une vérité scientifique, juste de tenir son rang dans la sensibilisation, en attendant que les masques arrivent. Le Village a déjà acheté les machines pour la confection et deux tailleurs ont promis de venir appuyer les apprenants. Mais à ce moment-là, peut-être sera-t-il trop tard. Si le protocole de prévention interdit les admissions inopportunes, le refuge continue pourtant de recevoir les enfants, placés par l’Etat cette fois-ci.

70 enfants en quatorzaine

Le bureau des Nations Unies a très tôt tiré le signal d’alarme face aux risques encourus par les enfants-talibés dans la contamination et la propagation de l’épidémie à Coronavirus. Ils seraient au moins 100 000 à errer dans les grandes villes à la recherche de la pitance. Et selon les dernières informations obtenues par «L’Observateur», ils seraient au moins 3 enfants-talibés déclarés cas positifs au Covid-19. Au lendemain de l’état d’urgence, le 23 mars dernier, la ministre de la Femme, de la famille et de la petite enfance avait initié le projet «Zéro enfant dans la rue» dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Il s’agit d’abord de protéger ces enfants contre leur mode de vie mobile et de les empêcher ensuite d’être des vecteurs de propagation, en organisant leur retour en famille ou leur accueil dans les centres. Le Village pilote a déjà reçu 70 enfants dans cette optique, ce qui a gonflé leur nombre à 150 pour seulement une trentaine d’éducateurs. Il y a moins d’un mois, Cheikh Tidiane a reçu un premier lot de 40 jeunes, puis un second de 20 il y a une semaine. «Il fallait les sortir de la rue pour les protéger. Dès qu’ils arrivent, ils sont mis en quatorzaine dans un démembrement du Village.» Quatorze jours, c’est la période d’incubation, c’est-à-dire du délai entre l’infection et l’apparition des premiers symptômes. Selon l’Oms, la plupart des patients développent les premiers symptômes dans les 11 ou 12 jours suivant la contamination. Avant d’être intégré au groupe, les nouveaux pensionnaires restent donc isolés 14 jours avec des éducateurs et avec comme seule précaution, un médecin qui prend leur température tous les matins. Ce n’est bien sûr pas suffisant, puisqu’il suffit d’un enfant asymptomatique pour contaminer plus d’une centaine de jeunes qui ne pratiquent pas les gestes barrières. Et qui surtout dorment tous ensemble.

A l’intérieur d’un grand dortoir sur le versant nord du Village, sur des matelas posés à même le sol ou sur des lits en fer, quelques jeunes font une petite sieste, en attendant leur atelier de formation. Chacun a son nécessaire de toilette et ses quelques affaires disposées devant son couchage. Au-dessus, des moustiquaires roulées en boule dans des sacs en tissu Lagos donnent à la chambre l’image d’une ruche d’abeilles. Torse nu, Issa, 19 ans, ne sait pas trop que faire de son corps aux muscles bien dessinés. Il faut l’intervention ferme de Cheikh Tidiane pour qu’il tire un T-shirt sur lui. Issa est nouveau, il est dans le centre depuis 3 semaines et dans le groupe depuis 7 jours seulement. Déniché de son quat à Pétersen, derrière le tribunal de Dakar par les services de l’Etat, il est entré en quatorzaine. Un confinement dont il parle avec ennui et quelques incompréhensions. «On me mettait un truc sur le front pour voir si j’ai la maladie ou pas. Ensuite, on ne faisait pas grand-chose de la journée», dit-il. A ses côtés, Bamba, un jeune ado agréable qui prononce «condravérus» en parlant de l’épidémie. Il revient d’isolement avec une seule certitude, celle que personne dans le Village ne peut attraper le virus. Une certitude qui repose sur la confiance qu’il met en l’équipe d’éducateurs et sur leur capacité à leur offrir ce que la vie n’a pas, jusqu’ici, su leur offrir. A côté, les instructeurs savent, eux, qu’il leur manque de tout dans la prise en charge et la protection de ces enfants sans abris.

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